Pomare II selon les Mémoires de Marau Taaroa

Publié le par opuhara

Après la traîtrise de Haamanimani, Tu (Pomare II) traita Pomare seulement comme son père officiel, mais il adorait sa mère. Son amour pour sa mère fut son plus joli trait. Il rendit à Haamanimani de la haine pour son apparente dévolution à sa cause, et le prêtre ne fut pas long à s’apercevoir qu’il avait perdu la confiance de Tu. Au lieu d’un jouet aveugle, il trouva un maître dur qui se saisissait du moindre prétexte pour l’appeler « le faux prêtre »… des mots insultants que Haamanimani n’oublia ni ne pardonna jamais, jurant qu’il se vengerait. Comme il trahit le père, il trahit le fils. En fait, Tu accusa le prêtre, ce qui était vrai, de comploter pour lui enlever Pare Arue en faveur de Ariipaea qu’il avait pris autrefois au piège. Ayant appris les manigances secrètes de Haamanimani, il se rendit à Eimeo pour divulger à son père le secret sur la manière dont il avait gagné la course contre son frère. Pomare avait maintenant la preuve irréfutable de la trahison de Haamanimani. D’Eimeo, il dépêcha immédiatement à Tahiti son ordre de mort pour le prêtre, traître, le faux ami, l’intrigant serviteur.

Je me souviens d’une partie d’un poème sur la mort de Haamanimani :

           

            L’éventration dans la maison d’Aharii

            La maison royale d’Arue

            Que vit en rêve Opiriroa Tetupaia i Hauviri

            Me frappe sans cesse(3)

            Oh ! Quelle mort !

            Tu, et sa pitié me recevront-ils ?

            Haaamanimani mérita sa mort.

            Il tomba, face à Tarahoi, face à Vairaatoa,

                        Qui avec persistance donna l’ordre à Pomare a Tahiti :

            Frappez le malveillant vieillard d’Arue

 

En toute justice, il faut dire que Tu, le fils aîné qui devint l’homme le plus sanguinaire, le arii le plus cruel que l’on ait connu dans l’histoire de Tahiti, ne fut pas toujours ainsi. Il était né, gentil et doux comme une fille, « pauvre d’esprit » » disaient les anciens ; mais son père s’écriait : «  C’est un caractère faible, timide à l’extrême et lâche. » Tu craignait beaucoup son père ; pour le voir, ses gouvernantes devaient user de persuasion.

« C’est un poltron « , répétait souvent à sa femme Vairaatoa, « c’est pour cela que je le hais. »

A son grand chagrin Tetuanui, sa femme, avait très tôt remarqué l’aversion de son mari pour leur fils, ce qui éloigna complètement celui-ci.

L’enfant le sentit et en souffrit, il s’attacha davantage à sa mère, laquelle essayait par tous les moyens de remplacer l’amour que son père lui refusait.

Il avait à peu près six ou sept ans, lorsque sa mère fut appelée auprès de sa belle-sœur, qui mourut en mettant au monde une enfant, une petite fille d’une beauté remarquable. Vairaatoa Vahine, la femme de Vairaatoa, prit l’enfant et l’adopta, lui donna son propre nom de Tetuanui ite rai atea i Nuurua. Quelques années plus tard, suivant la coutume, eut lieu une grande cérémonie de mariage d’enfants entre Tu et la petite Tetuanui, qui devint par mariage Teriiaetua i na tarahu e rua. Il n’y eut pas d’enfants plus heureux. Ce nouvel élément dans la vie de Tu le changea complètement. Il devint plus gentil, on ne pouvait trouver un enfant avec un meilleur cœur. Vairaatoa devint plus paternel et la famille plus unie. Tu oublia la peur qu’il lui inspirait et l’aima pour la grande affection qu’il témoignait à Teriiaetua que Vairaatoa appelait sa petite déesse. Lorsque le temps du vrai mariage approcha, l’ordre fut donné sur les deux îles pour les grands préparatifs du rahui de longue durée, lorsque soudainement Teriiaeatua tomba évanouie. A partir de ce jour elle déclina. Les dieux furent invoqués, des sacrifices furent offerts au dieu Oro, mais en vain. Elle mourut dans les bras de sa marraine. Le chagrin de Tu fut terrible. De ce jour il changea. Il devint cruel, poltron. Il haïssait tout ce qui était beau. Il refusa la compagnie de sa famille, particulièrement celle de son père, qu’il accusa de n’avoir pas sauvé sa femme par des sacrifices en masse, s’écriant : « Les dieux désiraient davantage et tu ne voulais pas donner de vies ! » Il avait horreur des témoignages d’affection et n’acceptait  que celle de sa mère, qu’il aimait toujours aussi profondément… « deux fois ma mère » comme il l’appelait, «  la sienne et la mienne ». Teriiaeatua fut son premier et dernier amour. Il prohiba le service des femmes dans sa maison. Il se maria plus tard pour des raisons politiques, pour la propagation de sa race, mais il voyait sa femme avec répugnance, et comme le raconte l’histoire, deux ou trois fois l’an, et seulement sous les effets du ava. Il ne pardonnait jamais le bonheur conjugal en sa présence. Il le considérait comme une insulte à sa grande perte et à sa douleur.

Sur sa demande, les meilleurs embaumeurs avaient été appelés d’Eimeo, et ils étaient arrivés à préserver le corps de la jeune fille. Jusqu’au jour de sa mort, ce corps ne quittait jamais ses côtés, l’accompagnant partout. Il y avait des personnes spécialement attachées à ce service. Des ordres stricts étaient donnés pour la confection des tapa les plus fins pour envelopper et des huiles les plus pures et les plus parfumées pour oindre la morte. On raconte que Tu assistait toujours à ce qu’on appelait « le bain de soleil » qui consistait à oindre Teriiaeatua et à changer ses enveloppes. C’était après ces cérémonies, qui étaient observées d’une manière sacrée, que la douleur de Tu devenait frénétique et pitoyable, et qu’il exhibait cette soif de sang, cette cruauté, les actions d’un fou.

Les Missionnaires du Duff ne dirent pas une vérité plus vraie lorsqu’ils résumèrent ainsi le caractère de Tu :

« La conduite de Tu, qui permit la mort de Manne Manne, lorsqu’ils étaient étroitement alliés, mit bien en évidence le caractère de cet homme…Nous avons tant vu de lui depuis, que nous croyons qu’il est capable de commettre n’importe quel mal, le diable, son esprit charnel, ou ce que ses gens assoiffés de sang l’exciteraient à faire, si Dieu ne le retenait. »

On entreprit de chercher une autre compagne pour Tu, qui lui soit acceptable après sa perte. Ses parents envoyèrent des messagers dans les îles pour en trouver une qui pourrait ressembler à l’Arii Vahine morte. Ils étaient partis loin, sans succès, lorsqu’on vint dire à Tahiti que Teriitaria, la plus jeune Arii Vahine de Huahine, fille aînée de Tamatoa, ressemblait à la défunte Tetuanui reia ite rai atea. On envoya alors une délégations de premiers-nés et des messagers à Huahine, avec un représentant, pour épouser Teriitaria au nom de Tu. C’est ainsi que Teriitaria devint sa femme officielle.

 

Lorsqu’elle arriva, on la présenta à Tu comme sa femme. Il avait vécu ces quelques mois dans la joie de retrouver la ressemblance de la jeune fille morte qu’il avait aimée ; mais lorsqu’il vit Teriitaria il fut terriblement désappointé. On dit qu’il lui tourna le dos, ne voulut plus la revoir, cela faillit coûter la vie à la délégation.

Pour des raisons politiques, il ordonna que le gouvernement du Porionuu soit donné à Teriitaria avec le nom d’Ariipaea. Quoique plus tard, lorsqu’il vit Terito ite rai, la sœur de Teriitaria, il consentit à la prendre pour sa femme. C’était pour avoir des héritiers, pas plus. Ils vécurent séparément. Son amour était pour le corps de sa cousine qui ne le quittait jamais jour et nuit.

Le pouvoir irrésistible des armes à feu anglaises devenant de plus en plus évident, les ambitions de Pomare, le Sire, prirent de l’extension ; jusqu’à embrasser toutes les îles à portée de sa main, jusqu’à Porapora. Il était tout à fait franc quant à ses désirs, demandant librement ce qu’il voulait au nouveau visiteur anglais Vancouver, qui vint sur la caravelle de guerre Discovery à la fin de l’année 1791.

Il relate dans son « Voyage » : « Ils me demandèrent d’avoir la bonté de conquérir les territoires sur lesquels il méditaient une attaque, pour les livrer ensuite à Otoo, et pour s’en excuser, insistèrent, disant que cela était de la plus haute importance pour le confort et le bonheur de tous, qu’il n’y ait qu’un seul souverain sur tout le groupe de ces îles. »

Il est probable que Pomare n’aurait jamais essayé de revendiquer le pouvoir suprême si les Anglais n’avaient tant insisté à le traiter comme le roi de toute l’île.

Il était le plus faible des arii et était peu considéré en ce qui concernait son pouvoir militaire. Normalement les autres arii l’auraient facilement remis à sa place, car la masse du peuple détestait la tyrannie d’un seul maître et restait attachée à leur système féodal de protection.

 

 

Toutefois, malgré l’extension des rêves ambitieux du père et du fils de cette famille étrangère, ils avaient encore bien des plans à combiner et bien des combats à livrer avant que Tu puisse monter sur le trône fabriqué par les Anglais. Ils avaient encore à compter avec les Teva de Papara et de Taiarapu, bien que Pomare, après sa conquête de Paea, entrât en possession d’un curieux symbole de suprématie sur eux.

 

Comme je l’ai dit, le Capitaine Wallis avait laissé à Matavai une flamme anglaise, que Purea transforma en une sorte de ceinture rouge pour l’investiture de son fils. Lorsque Purea fut défaite, Tutaha la prit et la porta sur son Marae taata, comme un symbole de sa suprématie et, au moment où nil prit le pouvoir en 1790, Pomare s’en revêtit fièrement sur le Marae i Tarahoi à Pare. Pouvoir le garder, dépendait des armes anglaises.

 

Bien d’autres évènements se déclenchèrent aussitôt après l’arrivée dess missionnaires sur leur navire Duff en 1797. Dans l’ambitieux Pomare et le sanguinaire Tu, ils touvèrent des instruments désireux de les aider dans leur conquête « chrétienne » de nos îles.

Alternativement, priant pour la paix, et aidant Pomare et Tu à faire la guerre, les missionnaires, innocemment, hâtèrent la destruction des indigènes encouragèrent l’établissement d’une tyrannie qu’il m’est difficile de décrire ; quelques extraits de leurs rapports(Transactions of the London Missionnary society, London, vol I) montreront plus clairement leur état d’esprit que je ne pourrais le faire.

 

 

               

 

 

« 23 Juin – 1801 – Il a été entendu que demain serait un jour sanctifié en une fête du Seigneur, pour le supplier d’une manière particulière en ce point de jonction pour les habitants de cette ; pour que ce soit son gracieux plaisir de les garder en paix entre eux, pour ouvrir la porte au prêche et le succès de son évangile parmi eux, de nous donner sa miséricorde, et nous aider à être des ministres habiles et bons serviteurs de sa parole de grâce. »

 

25 Juin – M. Broomhall, William Smith (le tonnelier de l’Eliza) et deux indigènes sont venus de Opare (Pare), avec des ordres de Pomare de sortir de l’entrepôt quelques barres de fer pour être lancées par le canon à pivot et le canon en fonte que Pomare a emportés avec lui. Ils ont donc pris quatre barres de clous dont ils avaient besoin. »

 

Leurs dons d’armes à feu au arii usurpateur, même si par moment le faisaient à contrecoeur, semble avoir continué plutôt régulièrement à chaque demande, quelquefois sans demande :

           

« 1er janvier 1800 – A une heure, cet après-midi, Otoo Pomare et Edea se présentèrent devant l’appartement du frère Eyre, et le frère présenta à chacun  un mousquet et quatre livres de cartouches. »

« Lettre du Rev. John Love pour les directeurs de la Société des Missionnaires, janvier 14, 1800).

Cette île est, pour le présent, dans un état de tranquillité, mais nous ne craignons qu’avant peu elle se trouve engagée dans la guerre, car il y a une grande mésentente qui subsiste entre Otoo, Pomare, etc, et le district de Attahoo-roo (Paea) l’un des districts les plus puissants de l’île. On a débarqué de l’Eliza, pour le compte de Pomare (sans intervention de notre part) un canon en fonte de dix-huit livres, deux canons à pivot, quelques mousquets, et une grande quantité de munitions. »

 

« 13 juillet 1801 – Pomare nous a encore parlé pour que nous nous engagions dans la guerre pour lui ; il dit que l’île était indisposée contre lui qu’un parent à lui, le chef de Bola-Bola, était dans une situation dangereuse ; que son pays était en guerre, qu’il était blessé, et s’il était vaincu, le peuple d’Otaheite se lèverait contre lui et nous, et nous tuerait tous ; nous lui répétâmes encore que nous ne voulions n’avoir rien à faire avec une guerre. Le Capitaine Wilson lui promit trois ou quatre mousquets et qu’il visitera aussi Bola-Bola, et leur laisserait un ou deux mousquets pour son usage personnel. Avec cela Pomare parut satisfait. » 

 

« (Lettre au Commandement d’un bateau espagnol capturé qui était entré dans la baie de Matavai, février1, 1799).

 

Notre situation est si critique parmi ce peuple que nous trouvons difficile de nous conduire de façon à ne pas offenser ni les uns ni les autres. Otoo, le roi, voudrait avoir un mousquet de ce bateau par notre intermédiaire. Nous trouvons nécessaires pour nous, en vue de préserver la paix, de vous prier de nous donner un mousquet, s’il vous est possible de le faire, pour Otoo ; et ce que nous pourrions faire en retour, soit un chèque sur nos frères en Angleterre, pour leur valeur, nous vous le donnerons avec joie. »

 

Pour préserver la paix, les missionnaires firent des choses bien curieuses qui suggéraient, ainsi qu’ils en firent allusion, qu’ils étaient contents de voir les indigènes se battre entre eux.

 

            « 20 août 1800 – Nous apprenons qu’il se fait de grands préparatifs ; que ce soit pour la guerre ou la paix, est à déterminer bientôt par quelques divinations païennes. Si cela devait être pour la guerre, ceux qui sont assoiffés de sang semblent déterminés à s’en assouvir. Nous nous réjouissons que le Dieu des Armées soit le Dieu des païens aussi bien que le Capitaine des armées d’Israël ; et pendant que les vases de terre se brisent les uns contre les autres, ils ne font qu’accomplir ses desseins déterminés et prescrits. »

 

Le récit de l’ascension finale de la famille de Tu, aidée par les étrangers, appartient à l’histoire de notre dernier prêtre tahitien, Opuhara, le dernier grand guerrier qui combattit pour la liberté de son peuple et le culte de ses dieux.

 

(pages : 231-251)

Quelle fut la faute qui provoqua la colère ?

            Qui le fit frapper ?

Qui le fit mettre à mort ?

 

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